“Total normalidad”
Le blog a été fort silencieux ces derniers jours, ce n’est pourtant pas faute de sujets, bien au contraire : plutôt faute de temps.
Car l’actualité est brûlante, au point que je ne sais pas par où commencer.
Autant partir du plus récent : depuis dimanche, les grands médias en Argentine crient à l’attaque à liberté de la presse par le gouvernement autoritaire, et se drapent dans leur dignité pour condamner ces pratiques. L’opposition politique ne s’est pas privée de leur faire écho, avec des déclarations du style “c’est la plus grave crise qu’a connu la démocratie” (Mauricio Macri, gouverneur de la ville de Buenos Aires).
Lundi, Clarin est sorti avec une Une entièrement blanche. Une mesure radicale, les
mauvaises langues pourront dire qu’elle se justifiait plus au lendemain du coup d’Etat militaire (jour où Clarin avait publié en Une : “total normalidad” soit à peu près “normalité totale”).
Un journaliste assassiné, un journal fermé, une chaîne de télévision interdite ? Ou sans aller jusque-là, des rédacteurs sous pression, des menaces, de la violence physique ? Une suspension de licence par le gouvernement ?
Non : dimanche, le journal papier Clarin n’a pas pu être distribué. Il est clair que c’est le quotidien le plus lu dans le pays, et que par ailleurs l’édition dominicale, grasse de suppléments et magazines, est la plus vendue.
La raison de cette non-distribution ? C’est visiblement ce qui importe moins à tous ces démocrates effarouchés. En regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un conflit syndical. Des délégués syndicaux et leurs familles ont, en désespoir d’obtenir ce qu’ils voulaient d’une autre façon, bloqué l’imprimerie du journal. Le gouvernement, fidèle à son principe de ne pas réprimer les manifestations, n’est pas intervenu.
Regardons encore d’un peu plus près… Pourquoi une telle mesure, alors qu’il existe, surtout dans un pays plutôt syndicalisé, de nombreux moyens de défendre les intérêts ou les revendications des employés ? Parce que Clarin pratique une politique ouvertement anti-syndicale.
Après avoir licencié en pure illégalité tous ses délégués syndicaux en 2000, l’entreprise a désobéi à une liste sans fin de décisions judiciaires qui donnaient raison aux travailleurs. Les employés ayant osé se réunir avec certains délégués limogés ont également été virés. Sans parler des mesures d’intimidation diverses, et les caméras de surveillance qui surveillent chaque geste des salariés, en particulier au niveau des ouvriers imprimeurs. Les journalistes n’ont pas de représentants, ce qui est aussi illégal compte tenu de la taille de l’entreprise.
On pourrait multiplier les exemples dans les nombreux satellites du groupe. Cela dit, lorsque des ouvriers occupent leur usine, ou que des cheminots empêchent le pays entier de se déplacer, on peut râler ou trouver que ce n’est pas la solution pour résoudre les problèmes. Mais personne ne dit que cela menace la liberté de la presse. Une grève de journalistes, ou le blocage d’une usine par des ouvriers imprimeurs sont des mesures discutables mais qui, s’il faut les rapporter à un droit constitutionnel, dépendent bien évidemment de la liberté syndicale et non de la liberté de la presse. Bref : on a ici un conflit syndical certes aigu, mais “totalement normal” en démocratie.
La liberté de la presse ? Comment peut-on se demander si elle existe dans un pays où les 2 principaux quotidiens, la moitié des chaînes de TV et des radios, la grande majorité du câble sont en féroce opposition au gouvernement ? Dans un pays où on a traité la présidente en exercice de psychotique bipolaire, de corrompue, démagogue, pour se limiter aux termes les plus corrects ? Où pas un jour ne passe sans que la critique au gouvernement dépasse allégrement la mauvaise foi pour atteindre parfois le mensonge pur et simple ?
Cela me parait un manque de respect pour les journalistes qui, loin de vivre dans des quartiers chics, sont réellement menacés, emprisonnés voire assassinés dans de nombreux pays du monde encore aujourd’hui.
Au-delà du manque d’opportunité politique de la mesure, ce cas semble un nouvel exemple du fait que la censure la plus dangereuse, dans une démocratie, n’est pas à chercher du côté des gouvernants mais bien des entreprises. Un journal qui a le quasi-monopole de l’information peut ainsi se poser en victime de la censure pour dissimuler son manque de respect de ses employés et des lois.



