La dictature “militaire” (I)
De 1976 à 1983, l’Argentine a connu des années de dictature violente, avec 30 000 personnes disparues, des milliers de torturés, des centaines de bébés volés à leurs parents. Que cette dictature ait été dirigée par des militaires est indéniable : le coup d’Etat du 24 mars 1976 à son origine a été fait par l’armée, les 3 “présidents” qui se sont succédé, Videla, Viola et Galtieri étaient des généraux, la plupart des gouverneurs de provinces et ministres venaient également de l’armée. Ceux-ci furent et sont d’ailleurs jugés pour les crimes commis.
Reste que même un régime aussi violent ne peut durer en se fondant uniquement sur la peur et la destruction de ses adversaires politiques. La grande question en suspens est de savoir quels ont été les civils qui en ont profité voire l’ont soutenu.
La première piste, objet de ce post, nous mène via la politique économique néolibérale aux grandes entreprises. D’abord parce que les militaires ont arrêté et assassiné massivement les délégués syndicaux les plus actifs (parfois désignés par les patrons eux-mêmes), entraînant une quasi-absence de contestation au sein des usines et entreprises. La grève est totalement interdite.
Ensuite parce que la réforme mise en place par Martinez de Hoz, ministre (civil) de l’Economie de 1976 à 1981 a appliqué à la lettre les règles les plus strictes du néolibéralisme de l’école de Chicago, imitant ainsi le “modèle” chilien.
Les conséquences ont été radicales : les travailleurs argentins ont perdu tous les droits acquis pendant l’époque du péronisme, et vont voir leurs salaires baisser pendant que les prix augmentent. Le pays s’ouvre au commerce international, les importations débarquent en masse. L’industrie nationale, florissante dans les années 50, commence un long déclin qui s’accélèrera dans les années 90 pendant la présidence du très-libéral Carlos Menem. La population vivant sous le seuil de pauvreté passe de 5,8% en 1974 à 37,4% en 1982 (source : INDEC).
Le gouvernement militaire prit également en charge la dette de nombreuses entreprises privées et garantit les intérêts d’institutions financières. Celles-ci ont pourtant profité de la dérégulation pour spéculer, aux dépens des emprunteurs notamment (au pire de la crise, les taux d’intérêt hypothécaires atteignaient 100%). Cela entraîna une augmentation brutale de la dette publique, de moins de 8 millions de dollars en 1975 à 45 millions fin 1983 (source : Banque centrale argentine).
Martinez de Hoz se justifie en disant que beaucoup de pays ont adopté ces mêmes politiques ultérieurement (en espagnol).
Inutile de préciser que Martinez de Hoz était à l’époque un enfant chéri du FMI, qui accorda à l’Argentine un crédit de 110 millions de dollars dès 1976, alors que les exactions aux droits de l’homme se savaient déjà. Avant Reagan et Thatcher, l’Amérique latine, en particulier l’Argentine et le Chili, était un laboratoire des recettes néolibérales. A la fin des années 70, il apparaissait déjà clairement que celles-ci étaient désastreuses pour l’économie, sans parler de leurs conséquences sociales… Il était dès lors logique de les appliquer dans le monde entier.
Le 24 mars 1977, le journaliste Rodolfo Walsh publiait une lettre ouverte à la Junte (qui lui valut d’être assassiné en plein jour dans une avenue passante quelques jours plus tard). Après avoir détaillé les cas de disparitions et d’exécutions déjà connus en 1977, il écrit : “Ces faits, qui secouent la conscience du monde civilisé, ne sont cependant pas les pires souffrances pour le peuple argentin ni les pires violations des droits de l’homme commises par vous. Il faut rechercher dans la politique économique de ce gouvernement non seulement l’explication de ses crimes, mais aussi une atrocité pire encore qui touche des millions d’êtres humains par la misère planifiée”.
Par certains aspects, l’économie argentine ne s’est jamais remise de cette période. Le poids de la dette va handicaper jusqu’à l’asphyxie l’économie des premières années de retour à la démocratie. Qui a été jugé pour cette destruction en bonne et due forme d’une industrie alors développée, pour cette machine à fabriquer des pauvres, pour cette dette illégitime ? Martinez de Hoz, pourtant complice de crimes de lèse-humanité, n’est condamné que depuis mai 2010.
Une page de l’histoire qu’il ne faut pas plus oublier que celle des disparus.


À tous ces désastres il faut ajouter les méfaits non visibles directement. Chacun de ces 30.000 disparus avait un père, une mère, des compagnons, des oncles et tantes, des enfants, des grands-parents, des cousins, des collègues, des frères et sœurs, des amis, des voisins… et nous ne savons pas par combien multiplier ce chiffre de 30.000 pour mesurer l’ampleur des dégâts psychologiques, dont certains encore irréparables à ce jour.
En Argentine depuis 1984 il était, à l’époque, mal vu de prononcer le mot de « dictature » sauf en milieux « sûrs » ; on se référait en public et avec pudeur « al proceso » parce que la peur subsistait, parce que personne ne savait si ce charmant monsieur qui ouvrait la porte avec un sourire n’avait pas arraché les ongles de quelqu’un ou n’était pas le père postiche d’un enfant dérobé.
Plusieurs des responsables emblématiques sont morts, malheureusement de vieillesse au lieu de croupir dans les geôles qu’ils méritaient, et les autres ont bénéficié des bienfaits d’une démocratie qu’ils rejetaient : jugements versus liquidations/exécutions/assassinats.
C’est parfait que le sieur Videla ne se soit pas repenti bien que ça en ait choqué quelques-uns : il a ainsi démontré qui il est vraiment à ceux qui en doutaient et voulaient penser que tout n’était que propagande orchestrée.