Qui censure ?

Depuis le début de l’année, il ne se passe pratiquement pas une journée en Argentine sans que soit révélé un nouveau cas de terrible exploitation d’ouvriers agricoles, qui travaillent dans des conditions proches de l’esclavage ou du pire capitalisme sauvage du XIXe.

En cette saison de récolte, ces ouvriers venus des provinces les plus pauvres du nord du pays sont recrutés pour quelques semaines par les grandes multinationales agricoles. Ils vivent entassés dans des baraquements sans eau, électricité ou installations sanitaires, mal nourris. Les employeurs retiennent sur leur paie la nourriture qu’ils consomment, qu’ils leur font payer à des prix 4 ou 5 fois supérieurs aux prix du marché. Dans certains cas, ils ne savent même pas où ils sont, pour éviter qu’ils soient tentés de s’échapper. Certains sont mineurs. Ils n’ont la plupart du temps aucune idée du salaire qu’ils vont recevoir à la fin — la plupart du temps, il sera très faible. L’agriculture est le secteur où le taux d’informalité du travail est le plus élévé du pays : près de 70% des employés travaillent illégalement, avec parfois des salaires inférieurs au minimum légal.

Campements de travailleurs saisonniers

Ces cas ont été connus du public notamment grâce à Pagina12 : voir cet article ou encore celui-ci. Ils sont en revanche pratiquement ignorés par les plus grands journaux, qui mentionnent à peine les faits en tout petit dans les pages internes que personne ne lit, quand ils ne s’érigent pas directement en défenseurs des employeurs. Selon cet article de La Nacion, par exemple, il s’agit de fausses accusations et les travailleurs en question ont été recrutés en toute légalité et sont traités correctement. Ce n’est pas tout à fait ce qu’on dirait en voyant cette photo, publiée dans Pagina12 le 2 janvier.

Pourquoi ces journaux défendent aussi partialement des entreprises pourtant mises en cause par la justice ? La raison est toute simple : il suffit de jeter un oeil à la liste d’annonceurs. Parmi eux, les grandes entreprises céréalières qui se retrouvent précisément sur la sellette.

On sait que les médias ont été et sont toujours pour certains un contre-pouvoir. Ce “4e pouvoir” s’ajoute à la liste des 3 pouvoirs, exécutifs, législatif et judiciaire qui doivent, selon Montesquieu, être séparés dans toute bonne république. Des gouvernements sont tombés, des affaires ont été révélées par des journaux qui ont accompli un véritable travail d’enquête journalistique. L’utilité de cette fonction de la presse est indiscutable, pour contrôler ces hommes que le pouvoir enivre, poser des limites au pouvoir. Les dictatures l’ont bien compris : toutes se sont empressées de la censurer.

Maintenant, je me pose la question : notre contre-pouvoir ne devrait-il pas s’intéresser un peu plus au pouvoir en général ? Le pouvoir politique n’est-il pas qu’un des aspects de celui-ci ? Dans un monde où des corporations et multinationales ont des chiffres d’affaires supérieurs au PIB de petits (ou moyens) pays, sans parler d’un lobbying à faire faire des courbettes à tous les chefs d’Etat, le président des Etats-Unis compris, qui tient les ciseaux du censeur ?

Question rhétorique, le lecteur l’aura compris. Alors que les acheteurs de la presse papier sont chaque jour moins nombreux, les médias dépendent de plus en plus de la publicité. Il semble difficile d’écrire objectivement sur une entreprise qui finance le journal, a fortiori d’en dire du mal en face d’une publicité pleine page en couleurs. Ca serait cracher dans la soupe, comme on dit. L’impunité ne coûte pas cher. Il est ensuite facile d’exploiter des ouvriers, ou de corrompre, ou de ne pas payer d’impôts. (On parle aussi beaucoup de cas d’évasion fiscale de ces mêmes entreprises céréalières qui se chiffrent en dollars, avec tant de zéros qu’on en perd le compte).

Je suis bien consciente que les médias, en particulier les journaux, ont des difficultés de financement. Mais en étant trop serviles à leurs annonceurs, en s’autocensurant, ils perdent leur principal capital : leurs lecteurs.

~ par lndejaham le Mercredi 12 janvier 2011.

Une Réponse to “Qui censure ?”

  1. [...] du manque d’opportunité politique de la mesure, ce cas semble un nouvel exemple du fait que la censure la plus dangereuse, dans une démocratie, n’est pas à chercher du côté des gouvernants mais bien des [...]

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