Les médias en Argentine : première approche
Je me plaignais hier du traitement par la presse européenne de la mort de Kirchner et de la politique argentine en général. Il faut cependant faire une mise au point : la presse argentine elle-même ne vaut parfois guère mieux, voire bien pire.
Quelques pistes de contexte… La presse en Argentine, comme dans de plus en plus de pays, est très concentrée. Les deux principaux groupes, “Clarin” et “La Nacion” possèdent à la fois les deux quotidiens nationaux les plus importants du pays : site de Clarin et site de La Nacion, un grand nombre de chaînes de télévision et de câble nationales et locales, des journaux locaux… Sans oublier que ces grands groupes ont aussi des actions dans toutes sortes de business, mais je m’éloigne de mon sujet.
Face à ces 2 grands, Pagina 12 et Tiempo Argentino se maintiennent tant bien que mal avec une ligne éditoriale bien différente.
Pourquoi différente ? Parce que depuis 2008 surtout, Clarin et La Nacion sont devenus de féroces opposants au gouvernement (sans doute même plus virulents que ses adversaires politiques). Nous sommes tous d’accord sur le fait que des journaux peuvent défendre des opinions politiques, le contraire serait même plutôt impossible, mais on atteint ici des extrêmes de déformation qui touche parfois au mensonge pur et simple.
Je pourrais citer des milliers d’exemples, et ne manquerait pas de le faire tout au long des futurs posts, mais pour l’instant, je voudrais surtout expliquer pourquoi un tel acharnement. Si La Nacion n’a jamais été très amie des Kirchner et du justicialisme en général (un éditorialiste s’était notamment fait remarquer lorsque Nestor est arrivé à la présidence pour lui avoir donné 6 mois de pouvoir s’il ne se pliait pas à toutes les exigences du FMI et des grandes corporations…), Clarin appuyait raisonnablement ce gouvernement au départ.
Et puis en 2008, tout a changé. Cristina Kirchner, alors présidente depuis quelques mois, tente de mettre en place une réforme des taxes aux exportations, pour les rendre variable en fonction des cours internationaux de matières premières. Il s’agissait surtout de taxer le soja, dont les prix avaient monté en flèche. C’est le début d’une énorme crise avec manif des uns et des autres, blocages de routes et prises de positions radicales (on y reviendra plus en détail, patience…). Clarin retourne radicalement sa veste : toutes les unes deviennent farouchement anti-Kirchner, et “pro-campo” comme on disait alors de ceux qui défendaient les producteurs agricoles (et les intérêts égoïstes et capitalistes de grands exploitants qui ont une rentabilité indécente, payant leurs employés au noir en pesos et exportant en dollars à des cours très élevés, mais ça, c’est mon point de vue et je j’argumenterai dans une autre occasion).
Sur ce document, vous pourrez constater de façon très visuelle à quel point le vent a changé : en vert, les articles de la première page favorables au gouvernement, en rouge, celles qui sont plus critiques. Inutile de préciser que la politique n’a pas fondamentalement changé pour justifier une telle évolution.
On imagine bien que le fait que de nombreux membres du CA du grand groupe Clarin possèdent d’immenses propriétés agricoles n’a absolument rien à voir avec mon sujet…
Pour donner un exemple de cette interprétation, disons, personnelle de la réalité, je citerai à Mariano Grondona, un des éditorialistes les plus prestigieux de La Nacion. Il y a quelques jours, dans son programme de télévision d’opinion, il a comparé la jeunesse présente sur la plaza de Mayo pour dire adieu à leur ex-président, “fanatisée par La Campora” (organisation de jeunesse du parti justicialiste), aux jeunesses hitlériennes, et ces moments aux époques précédant les révolutions, telles que l’Italie pré-fasciste des années 30. Il a par ailleurs parlé de “quelques milliers de personnes” alors qu’il y eut un défilé constant pendant 2 jours, avec des files d’attente atteignant des 3 kilomètres.
Sur la Place, j’y étais. Ces “jeunes fanatiques”, je les ais vus. J’ai vu des jeunes dont la grande majorité ne faisaient partie d’aucun parti, d’aucun syndicat, venus souvent spontanément pour un adieu et un message d’encouragement. Ce qui me semble dangereux, c’est plutôt ce genre de déclaration… Pourquoi s’encombrer de la réalité ?


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