Une fois n’est pas coutume, je consacrerais ce post à la vie politique argentine en ces temps d’élections. Dimanche dernier (28 juin), le pays votait pour des législatives partielles – ici le Congrès se renouvelle par moitié et le Sénat par tiers tous les 2 ans. Comme vous le savez peut-être, Cristina Kirchner est présidente depuis 2007, et a succédé à son mari, Nestor, qui a été au pouvoir de 2003 à 2007, années cruciales s’il en fut puisqu’il s’agissait de sortir le pays de la crise économique, de la faillite de l’Etat, d’un chômage à 25 ou 30%, des régulières émeutes dits « piquetes » des plus défavorisés qui réclamaient du travail, ou simplement de quoi survivre. J’insiste d’ailleurs car j’ai lu pas mal de c… je veux dire d’inexactitudes notamment dans la presse française sur ce sujet : Nestor pouvait tout à fait se représenter, et n’a pas mis sa femme pour décorer : elle était sénateur depuis des années, et militante autant que lui.
Je ne vais pas refaire l’histoire complète de l’Argentine au XXe siècle, et ne me risquerait certainement pas à essayer d’expliquer ce qu’est, par exemple, le péronisme, courant fondamental pour la politique argentine mais extrêmement difficile à comprendre pour nous car il ne correspond pas à nos traditionnels clivages de droite / gauche. En effet, à son époque Peron avait réussi à réunir une très large partie du spectre politique (gauche et droite confondues) autour d’un programme de développement de l’industrie, de promotion des droits sociaux et d’indépendance vis-à-vis de l’étranger, notamment de l’Angleterre qui se comportait quasiment en puissance coloniale.
Toujours est-il que les Kirchner se définissent aujourd’hui comme péronistes… De même qu’une grande partie de leurs adversaires, ce qui, même après un an et demi à essayer de comprendre me laisse toujours perplexe. Cela dit, il ne faut pas se fier à cette ressemblance de nom : il y a d’énormes différences idéologiques. Quel était donc l’enjeu de ces élections ? En 2007, Cristina a été élue avec une large majorité au Congrès (dont se renouvellait la moitié aussi). Mais depuis, sa popularité a énormément souffert en particulier de la fameuse « crisis del campo » que j’ai évoquée l’année dernière. Pour rappel, le gouvernement a voulu mettre en place des taxes à l’exportation variables en fonction des prix internationaux sur le soja, mesure qui a provoqué un énorme tollé des producteurs agricoles. Routes coupées, menaces de ne plus vendre la production aux grandes villes (à certains moments mises à exécution), meetings et contre-meetings : après plusieurs mois de crise, la loi arrive au Sénat, égalité des votes, décide le vice-président… Qui contre toutes attentes a abandonné en live le gouvernement, et fait maintenant partie de l’opposition, tout en restant au gouvernement. Bref. Depuis longtemps, les médias et notamment le groupe Clarin, N°1 du pays, qui possède journaux, chaînes de TV et câble, radios sont également contre les « K » comme on dit ici.
Il était donc très probable dans ce contexte que le gouvernement et ses défenseurs perdent des sièges au Congrès. Ce qu’on ne savait pas, c’est que ça allait être aussi radical : ils ont en effet perdu la majorité dans les 2 chambres, même s’ils restent la première minorité et ne sont pas arrivés premiers dans de nombreuses provinces traditionnellement en leur faveur, notamment la province de Buenos Aires (30% de la population : la région de Bs As, sauf la ville en elle-même qui est une autre province). En soi, le gouvernement a la Kirchner a ses côtés énervants : un peu d’arrogance, sans doute pas assez de dialogue avec les autres forces politiques, et il est évidemment qu’il y a encore énormément à faire en Argentine en termes de lutte contre la pauvreté, la corruption, la redistribution des ressources etc.
Alors, pourquoi mon titre ? Parce que, d’une part, les électeurs ont parfois des trous de mémoire qui frisent à l’ingratitude : et le chemin parcouru depuis 2003 ? Et tous les droits sociaux acquis ? Et toutes les dettes internationales réglées ? Et les réserves en dollar d’un Etat qui n’avait plus de quoi payer ses fonctionnaires ? Et la récente nationalisation pour la sauver d’Aerolineas Argentinas, détenue par Marsans, entreprise espagnole qui l’a menée à la faillite en n’invertissant pas un peso depuis des années ? On pourrait continuer longtemps.
Et surtout, parce que, d’autre part, l’alternative politique est franchement angoissante. La soi-disant « opposition » est en fait un nid de crabes où se mêlent radicaux, péronistes de droite, droite derrière le gouverneur de la ville de Buenos Aires, Macri, et transfuges du parti de Kirchner. Le problème, c’est qu’une grosse majorité d’entre eux n’hésite déjà plus à exprimer sa nostalgie des années 90, du libéralisme, des privatisations, de cette bonne époque où la politique ultra-libérale argentine était décidée par le FMI. On a même entendu s’assumer des partisans de Menem, président pendant 8 ans dans les années 80-90 qui a dilapidé le patrimoine de l’Etat, privatisé à vil prix les entreprises étatiques en bradant à ses amis et partisans, détruit l’industrie nationale en maintenant un taux de change artificiel et défavorable, réduit à néant le réseau ferroviaire et mené à la crise de 2001.
Trou de mémoire… Ce qui a moi, dans tout ça, m’échappe, c’est que dans les années 80, on pouvait croire au libéralisme extrême, à l’absence d’intervention de l’Etat. Mais aujourd’hui, et surtout en Argentine ? Il y a à peine 8 ans, les classes populaires étaient sans travail et sans ressources, les classes moyennes perdaient toutes leurs économies suite à la faillite du système bancaires, les commerces étaient mis à sacs, et la police réprimait violemment les manifestations, avec blessés et même morts. Aujourd’hui que le pays se relève, et résiste comme il peut à la crise financière internationale, il faudrait donc en revenir là ?
Pour l’instant, le nouveau Congrès ne prend ses fonctions qu’en décembre, et Cristina reste au pouvoir jusqu’en 2011. Les prochains mois seront sans doute décisifs pour savoir d’une part, si le gouvernement pourra passer certaines mesures avant (il a notamment dans ses cartons une loi de modernisation des médias, la loi en vigueur actuellement datant de l’époque de la dictature), et ensuite si le pays sera gouvernable dans les deux prochaines années avec ce Congrès bloqué. En attendant, pour une bonne partie de mon entourage, lundi avait un drôle de goût amer.